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Nicolas Ritter : “Le VIH est devenu une épidémie généralisée à Maurice

Âgé de 52 ans, Nicolas Ritter avoue qu’il n’a plus la même énergie que jadis. Diriger l’ONG Prévention Information et Lutte contre le Sida (PILS) pendant tant d’années n’a pas été une mince affaire. Sous peu, il prendra un poste de conseiller au sein de Coalition Plus. Il s’agit d’une Union Internationale d’associations de lutte contre le VIH dont PILS fait partie. Entre-temps, il nous livre son analyse sur l’évolution du SIDA à Maurice en mettant l’accent sur les points forts et faibles de ce combat national. Il donne aussi ses recommandations, revient sur ses accomplissements et nous parle de ses regrets.

Sans hésiter, Nicolas Ritter indique qu’il a pu s’en sortir en tant que directeur de PILS pendant toutes ces années grâce à la confiance de son conseil d’administration, des militants et de ses collaborateurs. « PILS a su s’entourer de personnes fantastiques qui ont fait grandir l’association avec leur expertise », affirme-t-il. Ce dernier quitte la direction exécutive de PILS, mais pas l’association, car il continuera de l’accompagner, mais de manière différente. Dorénavant, il compte mettre son expérience et sa connaissance au service de la formation des volontaires de l’association. « Nous avons besoin de soldats bien formés pour conduire ce combat dans la durée, car hélas, il va perdurer durant des années », dit-il.

Selon lui, PILS a besoin aujourd’hui non pas d’une icône, mais d’une personne formée à la gestion d’une structure importante en termes de ressources humaines et de projets. « J’ai besoin de me concentrer sur le militantisme des volontaires et des stratégies ‘politiques’ à renforcer pour que PILS continue à jouer son rôle à la fois de chien de garde et d’acteur qui travaille en complémentarité avec les autorités », soutient Nicolas Ritter. Selon lui, c’est un équilibre qui est, certes pas évident à trouver, mais qui est indispensable. Désormais, il va prendre un poste de conseiller au sein de Coalition Plus qui est une Union Internationale d’associations de lutte contre le VIH.

Flashback

 En 1994, Nicolas Ritter découvre sa séropositivité après avoir fait partie des premiers Mauriciens à effectuer un test volontaire. Dès les premiers jours, il en a parlé ouvertement à sa famille, ses amis, ses proches et ses collègues. « Il n’était pas question pour moi de cacher cette situation qui avait un impact énorme sur mon présent et mon futur aux personnes que j’aime. À chaque fois que je le faisais, c’était des moments de partage au cours desquels je n’ai jamais reçu de réactions négatives ou de rejet. Peut-être qu’il y en a eu, mais elles étaient si minimes que je ne me rappelle même plus », dit-il. Sept ans plus tard, Nicolas Ritter annonce publiquement sa séropositivité, car les traitements allaient enfin être accessibles à l’île Maurice. « Cette annonce est une démarche logique après avoir porté pendant cinq ans cette nouvelle association (PILS) dans le paysage de la société civile mauricienne », renchérit-il.

Que pense-t-il des tabous ? Pour Nicolas Ritter, les tabous sont faits pour être dépassés, vaincus et surmontés, surtout quand ils génèrent de l’exclusion et de la peur ou encore qu’ils impactent sur le suivi médical et la qualité de vie.

L’évolution du SIDA à Maurice : transmise à 70 % à travers des relations sexuelles non protégées

 Nicolas Ritter estime que la lutte contre le SIDA à Maurice a toujours été connectée à son contexte politique. « Quand nous avons eu des leaders politiques ouverts aux questions sociétales, nous avons progressé. En revanche, quand d’autres considérations prennent le pas sur le pragmatisme nécessaire à une réponse de qualité, nous reculons », explique-t-il. Il fait ressortir que depuis les cinq dernières années, le pays a enregistré 16 % d’augmentation dans le nombre des nouvelles infections au VIH, 25 % d’augmentation des décès liés au SIDA et 34 % d’augmentation de l’incidence du VIH à l’île Maurice. « Nous sommes passés d’une épidémie concentrée au sein des populations les plus marginalisées à une épidémie généralisée. La maladie se transmet à 70 % à travers des relations sexuelles non protégées et ces chiffres parlent d’eux-mêmes », dit-il.

Combat national : points forts versus faiblesses 

Selon Nicolas Ritter, les points forts de notre réponse nationale sont évidemment le fait que nous avons un système de santé gratuit et qui permet à chaque Mauricien d’avoir accès au dépistage, aux analyses et aux traitements de manière gratuite. « Il faut aussi signaler l’accès gratuit à la prophylaxie pré-exposition (PrEP) qui est un traitement préventif contre le VIH depuis 2018 », dit-il. Un autre point fort est la réduction des risques pour les personnes qui consomment des produits psychoactifs par voie intraveineuse, en l’occurrence des programmes d’échanges de seringues et de substitution. En ce qu’il s’agit des faiblesses, le manque de volonté d’aller jusqu’au bout en fait partie. Pour lui, il y a trop de bureaucratie, tandis que le système de santé doit être réformé, sans oublier les tabous à tous les niveaux, ce qui bloque la mise en œuvre des programmes de prévention. « Par exemple, il y a la criminalisation des personnes qui prennent des drogues. Celles-ci ont besoin de réinsertion pas de prison. C’est contre le trafic qu’il faut se mobiliser, pas contre les usagers », explique-t-il.

Recommandations pour la lutte contre le VIH

 Nicolas Ritter incarne le symbole de la lutte non seulement contre le VIH / SIDA, mais aussi contre les préjugés à l’égard des personnes vivant avec la maladie. Selon lui, les préjugés continueront tant que nous ne mettrons pas tout en œuvre, en termes de pédagogie et d’éducation, pour les faire reculer. « C’est seulement à ce moment-là que les mentalités changeront », dit-il.

Pour l’avenir, il fait ressortir l’importance de s’appuyer sur les bonnes pratiques, comme celles d’être à l’écoute des personnes les plus marginalisées qui paient le prix fort. « Il faut aussi faire évoluer les lois pour décriminaliser certaines pratiques, car sans une réponse basée sur les droits humains, cette épidémie ne fera que perdurer », estime-t-il.

Accomplissements et moments forts de sa carrière 

 En ce qu’il s’agit de ses accomplissements, Nicolas Ritter soutient qu’il est difficile de faire en quelques lignes le bilan de 25 ans de mobilisation. « Je dirais peut-être que le premier accomplissement, c’est d’avoir brisé le silence autour de l’infection au VIH. Cette mobilisation a permis également de faire en sorte que les traitements antirétroviraux soient disponibles à l’île Maurice de façon universelle à partir de 2002. Il serait prétentieux de croire que les traitements ne seraient pas disponibles sans la mobilisation de PILS, mais peut-être que cela aurait pris plus de temps », dit-il. Idem pour les programmes de réduction des risques pour les personnes qui s’injectent des drogues. « Il a fallu beaucoup de mobilisation et de persuasion pour que nous soyons le premier pays africain à introduire les programmes d’échanges de seringues et la substitution aux opiacés par la méthadone. Cette mobilisation a également conduit à la création d’organisation comme le Collectif Arc-En-Ciel qui a permis pour la première fois d’avoir un discours non moralisateur sur l’homosexualité ou encore sur l’identité de genre et l’orientation sexuelle », souligne-t-il.

Nicolas Ritter indique que la lutte contre le SIDA se fait à travers de petites victoires au quotidien. Toutefois, s’il y a une chose qui lui fait particulièrement plaisir, c’est la création d’une dynamique associative qui a servi de modèle à d’autres et qui puise son énergie au cœur des revendications des personnes concernées. Par rapport aux moments forts, Nicolas Ritter soutient qu’il y en a eu beaucoup, mais le plus fort a été sans doute le jour où il a reçu la bénédiction de son père pour foncer et créer PILS. « Sans le soutien de mes parents, rien n’aurait été possible », dit-il.

Les moments les plus pénibles et les regrets

 « Les attaques personnelles et autres bassesses qui visaient à la fois PILS et ses partenaires en 2015 ont été pénibles. Le pire est, je le pense, d’apprendre la mort des patients que nous suivons et qui auraient pu être sauvés si nous étions à la hauteur en matière de prise en charge médicale », avoue-t-il.

Par rapport aux regrets, il dira qu’il s’agit plutôt de déceptions. « La principale étant que nous n’avons pas été entendus suffisamment tôt pour prévenir une infection qui est aujourd’hui généralisée à l’île Maurice. Il y a aussi le regret que malgré une santé publique gratuite, des financements disponibles, un niveau d’éducation correct et l’appui des partenaires techniques internationaux, nous n’ayons pas réussi pour le moment à stopper les nouvelles contaminations au pays. Je suis, certes, conscient que la lutte contre le SIDA de par sa nature bouscule et interpelle nos préjugés, mais je ne m’attendais pas à autant d’obstacles, d’obscurantisme et de blocages alors que les évidences scientifiques et les meilleures pratiques ainsi que les outils sont disponibles pour mettre fin à cette épidémie », conclut-il.

Citation : « Soyez acteur de votre santé et de vos vies. Aujourd’hui, le VIH peut être vaincu et on peut arrêter la courbe des contaminations. Cela passe d’abord par un test de dépistage. Ensuite, nous avons plein de possibilités pour nous protéger ou bien vivre avec ce virus sans le transmettre. Nous n’avons plus d’excuses et nous devons agir… » – Nicolas Ritter

 

 

 

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