
1- Définitions
Suite à la pandémie du Covid-19, lors de la reprise des relations sociales à la fin des mesures de confinement, j’ai reçu des situations humaines nouvelles dans mes consultations médicales. La peur du virus létal, la phobie engendrée par des annonces quotidiennes de décès et la sur médiatisation de cette inconnue pandémique, les mesures spécifiques d’isolement imposées aux seniors au nom de la prudence, tout autant de causes ayant engendré une situation objective d’isolement et un sentiment fort de solitude.

Le confinement à domicile a été à l’origine des plus grandes solitudes. La crise sanitaire de COVID-19 a été révélatrice des ravages que génère le confinement excessif. Un autre exemple qui a permis de prendre conscience du degré d’isolement de la personne âgée en France aura été la canicule de 2003 qui a eu un impact majeur en termes de morbi-mortalité.
Les défis auxquels ont fait face les personnes agées durant la pandémie de covid-19 sont les mesures préventives ( la quarantaine, la distanciation sociale et l’isolement), les informations complexes, partielles, la désinformation et les théories du complot, le bien-être et la santé mentale ( stress, dépression, anxiété, souffrance morale), difficultés socio économiques, les limitations d’accès à la nourriture, la maltraitance par âgisme social et sanitaire.
L’isolement et la solitude sont deux notions souvent confondues. L’isolement renvoie à une situation objective (relations sociales, habitat, résidentiel) alors que la solitude relève plutôt du ressenti, des sentiments, de l’intime. La solitude peut être choisie, recherchée, ressentie ou subie.
Une personne peut être objectivement isolée et ne pas souffrir de solitude. Une autre peut souffrir de solitude alors qu’elle n’est pas objectivement isolée, par exemple, les personnes âgées hébergées en établissement.
L’isolement social est la situation dans laquelle se trouve la personne qui, du fait de relations durablement insuffisantes dans leur nombre et leur qualité se trouve en souffrance et en danger. Notons ici que l’isolement est accentué par le manque important de relations de qualité. L’isolement social peut être objectivé en identifiant et en mesurant la quantité et la qualité de réseaux relationnels qui relient un individu aux autres » (pour les personnes âgées.gouv.fr, 2024).

La solitude est un processus de réaménagement de l’existence qui accompagne le vieillissement. La société contemporaine individualiste actuelle fait passer certaines personnes de la précarité économique à la vulnérabilité relationnelle. La fracture numérique se résorbe et Internet a été un outil précieux d’aide au maintien du lien social pendant la pandémie et s’est maintenue après.
Le parcours de vie et le vieillissement génèrent des ruptures plus ou moins bien compensés par l’existence d’un entourage, famille, amis, voisins, l’environnement, l’habitat. Les épreuves de la vie par leur caractère soudain et irréversible tel que la perte du conjoint et de proches engendrent des risques psychologiques et financiers : la séparation sans réussir à faire le deuil, l’éloignement des enfants, la retraite, la spirale de la maladie grave, la survenue d’un accident.
Il existe trois profils d’acceptation de la solitude et de l’isolement:
- Les solitaires : ils savent tirer une satisfaction d’être seul, «il y a plus malheureux que moi »
- Les esseulés : très angoissés, pour eux la solitude est une souffrance
- Les abandonnés : ils ne sortent plus de chez eux ou seulement accompagnés : ils souffrent physiquement mais surtout moralement d’être seuls et assistés.
2) Les caractéristiques de l’isolement social

Les facteurs aggravants de l’isolement social sont avec l’avancée en âge le départ à la retraite, le décès des proches et amis, le veuvage, les limitations fonctionnelles et sensorielles (vue, ouïe). Les femmes sont davantage concernées vivant plus seules que les hommes.
Les facteurs socio-environnementaux liés au sentiment de solitude sont le sexe féminin, le faible niveau socioéducatif, les faibles revenus, le mode de vie solitaire, l’arrêt de la conduite automobile, la dépression, les troubles visuels et auditifs.
La pauvreté financière conduit à la pauvreté relationnelle
Cette pauvreté est en conditions de vie ou en indicateur de privation matérielle et sociale. Elle comprend le fait de ne pas pouvoir se réunir avec des amis ou de la famille autour d’un repas au moins 1 fois le mois, ne pas pouvoir maintenir son logement à la bonne température, ne pas pouvoir manger de la viande ou du poisson tous les 2jours.
La pauvreté et l’isolement constituent une double peine avec des difficultés d’accès aux soins, aux aides, à la bonne poursuite du traitement médical, à suivre les campagnes de dépistage des problèmes de santé, d’accès à une nourriture de qualité, de logement inadapté. Cela engendre des risques de dénutrition, de chutes graves, de dépression, de complications graves de traumatismes, de décompensation des maladies chroniques, de dépendance et de décès.
Les facteurs protecteurs de la solitude sont
- En terme de conditions de vie : des revenus suffisants, une politique nationale de vieillissement
- En terme d’intégration sociale le fait de vivre avec un partenaire et d’avoir des enfants
- En termes d’attentes personnelles : des activités sociales et de bénévolat, un bon état de santé et d’autonomie.
3) L’impact sur la santé
Le lien social est un facteur essentiel de bonne santé. C’est la dimension de bien-être social que l’on rajoute à la définition de bonne santé physique et mentale. La prévention en santé veut dire manger équilibré, bouger et bien dormir. Avoir des amis à qui l’on peut parler tout au long de la vie, sur qui on peut compter, cela a un impact sur la survenue de la démence, des maladies chroniques, de la dépression, des morbi-mortalités.
Le sentiment de solitude est un facteur de risque de dépression, de douleur et de fatigue et aussi un facteur prédictif de déclin fonctionnel et de mortalité selon une étude longitudinale auprès de 1604 sujets vétérans (USA), âgés en moyenne de 71 ans et comprenant 59,4% de femmes. 43,2% souffraient de solitude.
La solitude a aussi un impact sur la santé des aidants selon les études scientifiques avec des problèmes de sommeil, de l’anxiété et du stress ressentis du fait du surmenage.
Comment rompre l’isolement social dans la société ?
Il s’agit d’être responsable, ambitieux et créatif face au vieillissement de la société.
La prévention sanitaire passe par la prévention psycho-socio-environnementale et le repérage des situations à risque. C’est ainsi que dans le repérage de la fragilité en médecine générale en hôpital de jour ou en consultation gériatrique il faut inclure la question : « Votre patient vit-il seul ? » en plus des questions de perte de poids, de sensation de fatigue, de difficultés à se déplacer, de troubles de mémoire ressentis, de vitesse de marche ralentie – Haute Autorité de Santé en France, juin 2013.
Pour contribuer à la lutte contre l’isolement le modèle actuel d’établissement pour personnes agées dépendantes (EHPAD) doit évoluer d’un projet d’établissement vers une dynamique territoriale avec un objectif d’inclusion, soit un EHPAD en lien avec la vie de la cité. Le sujet doit avoir le sentiment d’être chez lui, avec une ouverture sur l’extérieur, une facilitation des soins, une viabilité économique et une qualité de conception. Il s’agit d’éviter la ségregation soit une EHPAD en marge de la vie sociale.
L’EHPAD favorise :
- Le lien social par la programmation culturelle, les ateliers artistiques, l’animation des lieux de convivialité (cinéma)
- La stimulation cognitive et le bien-être global par des ateliers en petits groupes et la proximité avec les animateurs et bénévoles
- Rôle actif dans les ateliers de cuisine, les rencontres intergénérationnelles (jardinage, tricot.)
- Le soutien à l’utilisation du numérique par des ateliers pour naviguer sur internet
Se reconnecter à l’heure où nous sommes tous connectés via les réseaux sociaux ; il faut réapprendre à nous reconnecter par des relations sociales directes, d’autant plus au sein des jeunes générations.

A L’ile Maurice nous avons un service assez unique au monde établi en 1985, les Senior Citizen Council, opérant sous l’égide du ministère de la sécurité sociale avec plus de 900 associations enregistrées en 2025. Les objectifs sont d’engager les seniors dans des activités promouvant leur bien-être, d’établir des contacts avec les organisations internationales qui militent pour une meilleure qualité de vie, le respect de leurs droits tels que la Fédération internationale des associations de personnes âgées dont la branche océan indien est basée à l’ile Maurice (https://fiapa.mu), la fédération internationale sur le vieillissement (IFA), le Help Age international.
Création en Angleterre en 2015 du ministère de la solitude qui est impliqué dans tous les axes du gouvernement avec une enveloppe budgétaire conséquente allouée pour mener à bien le plan de lutte ; « A connected society, a strategy of tackling loneliness. » Suite à l’assassinat de la ministre Jo Cox en 2016, la Jo Cox fondation a été créée pour mettre en place des solutions concrètes. Voici une citation de la jeune ministre « I will not live in a country where thousands of people are living lonely lives forgotten by the rest of us”. En 2020 un rapport d’évaluation demandé par le British Red Cross a comptabilisé plus de 9 millions de britanniques souffrant de solitude.
Chacun joue un rôle dans la connexion sociale pour trouver une solution à l’isolement et à la solitude : le gouvernement, les employeurs, les autorités locales et les services de santé, le secteur communautaire et les bénévoles
Les actions à mener sont de fournir une aide aux employés et à la communauté, fournir les services contribuant au bien être global, les espaces communautaires et le transport, favoriser la création de réseaux pour partager, apprendre et innover.
Les bénéfices d’avoir un chien de compagnie pour rompre la solitude et l’isolement social sont l’augmentation de l’exercice physique car il y a une raison de se lever le matin et le fait de sortir l’animal, la diminution des facteurs de risque cardiovasculaires, un moindre sentiment de solitude, une meilleure gestion des des situations de stress et favorise le lien social.
Pour conclure, comme l’avait si bien compris Mère Teresa « La solitude et le sentiment de n’être pas désiré sont les plus grandes pauvretés. » Elle s’attela ainsi toute sa vie à être solidaire à autrui. Une société qui prend soin des plus vulnérables est une société en bonne santé.
Dr Pascale DINAN,
Médecin gériatre membre de la SFGG et EAMA
Présidente de l’ONG Groupement FIAPA Océan Indien
Site internet http://fiapa.mu




